Ravensbrück, le plus grand camp de femmes, mais surtout,« l’enfer des femmes »

Le camp de Ravensbrück n’a pas été ouvert pour être un camp de femmes. Au début de leur arrivée au pouvoir, les dirigeants nazis n’ont pas conscience de l’influence des femmes dans la lutte contre le régime et son idéologie, mais elles finissent par entrer dans la catégorie des êtres à « éduquer », par être exploitées puis éliminées. Les nazis doivent aussi prendre en main l’éducation des jeunes Allemandes et, pour cela, ils s’inspirent des principes de formation de la SS. Cependant, comme le fait remarquer le numéro 39 de Mémoire Vivante (MV) consacré à ce camp, jamais les responsables SS ne placeront des femmes à la tête d’un camp et la direction de Ravensbrück, comme de ses Kommandos, restera toujours aux mains de SS, organisation nazie uniquement masculine.

Trois femmes avec civière (« Drei Frauen mit Bahre ») von Fritz Cremer Évocation de la présence des enfants Archives fédérales allemandes
Cette image a été donnée à Wikimedia Commons par les Archives fédérales allemandes

Le site de Ravensbrück est intéressant pour la SS : constitué de sable et de marais, il est insalubre, isolé, mais à 80 km de Berlin, à 50 d’Oranienburg-Sachsenhausen, siège de l’Inspection générale des camps de Concentration, avec, de plus, une bonne desserte fluviale.

En novembre 1938, 500 détenus du camp de Sachsenhausen commencent, à Ravensbrück, la construction du futur camp pour femmes. Les premiers transports importants d’un millier de détenues et de leurs surveillantes arrivent à la mi-mai 1939. Les effectifs augmentent et s’internationalisent avec la guerre, surtout après 1942, et considérablement en 1944 (presque 22 000 dans la première moitié de l’année, et plus de 48 600 à la fin); en 1945 c’est le chaos avec l’arrivée des détenu(e)s des évacuations des camps de l’Est.

On estime à plus de 132 000 le nombre global de femmes de plus d’une trentaine de nationalités passées à Ravensbrück ; parmi elles également des femmes juives, sintis et roms, ce qui démontre bien le caractère universellement répressif du système concentrationnaire nazi. Le Mémorial de Ravensbrück avance les chiffres de 120 000 femmes et enfants, de 12 000 jeunes femmes passées au camp d’Uckermark et de 20 000 hommes.

Quant au nombre de Françaises déportées de France à Ravensbrück, en l’état de ses recherches, en 2017, la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) estime leur nombre total à environ 7 500 si on ajoute les déportées dans le cadre de la « solution finale ». Il  faut aussi y ajouter les 21 bébés nés de Françaises à Ravensbrück et dont seulement trois ont survécu. 1 700 hommes déportés de France ont également transité par le camp ou l’un de ses Kommandos.

Sur ce total des Françaises envoyées à Ravensbrück, 90% sont des résistantes ou opposantes actives, ce qui explique leur sens de l’organisation et leur solidarité pendant ces années. La majorité d’entre elles est partie de Compiègne-Royallieu ou du Fort de Romainville (voir article de ce blog, « hommage aux femmes dans la résistance et la déportation »)

Le camp

Commencé en novembre 1938, le camp s’agrandit continuellement jusqu’en 1945 Crédits photographiques : encyclopédie multimédia de la Shoah

Sur ce plan, on peut voir, depuis la porte du camp qui donne accès à la Lagerplatz (place principale du camp) prolongée par une vaste allée qui  sert de lieu de rassemblement pour les appels, les bâtiments de la Kommandantur, et, dominant le mur, la cheminée du crématoire (un 2ème fut achevé pendant l’hiver 1944-45 mais ensuite il fut détérioré par la surchauffe), et la chambre à gaz construite au début de 1945. Le rythme de 150 à 160 mises à mort par jour au printemps de cette année-là a été établi lors du procès des responsables du camp et confirmé par les recherches qui ont suivi (source MV).

On distingue aussi les 35 Blocks, les entrepôts de l’Industriehof (ateliers de récupérations de vêtements militaires appartenant à la SS), les 20 ateliers de l’usine de composants électriques Siemens & Halske, avec son camp annexe de détention, créé à la fin de l’été 1942. On peut aussi voir l’emplacement de la tente de 50 m sur 10 m, dressée pendant l’hiver 1944-45 sur un sol resté sans construction à cause de son humidité et où plus de 3 000 femmes (transférées des camps de l’Est, essentiellement Auschwitz-Birkenau, lors des marches de la mort) furent entassées, parfois avec des enfants, à même le sol, sans couverture, sans eau, ni un minimum de conditions sanitaires, ce qui explique le nombre important de victimes quand elles ne furent pas rapidement transférées vers des camps satellites.

« Dans la tente » Dessin de Aat Breur 1944 Crédits photographiques

Un camp d’hommes (kleines Männerlager), créé en 1941, servit de réservoir de main d’œuvre pour les agrandissements, mais aussi de camp disciplinaire; 20 à 25 000 détenus y sont passés, mais très peu survécurent.

Un autre camp satellite est construit en 1942 à environ 1,5 km du camp principal, le Judendlager, pour jeunes délinquantes allemandes à « rééduquer » par la terreur et le travail forcé. Il devient l’Uckermark pendant l’hiver 1944-45 et sert de camouflage à des mises à mort collectives ou d’étape vers la chambre à gaz. (Source MV). Les listes de ces mises à mort collectives camouflées sous l’appellation de « transférées au camp de repos de Mittwerda » ont disparu, sauf une (le 6 avril 1945, pour 496 femmes) sauvée par des détenues ; elle confirme que les victimes, surtout des Polonaises et des Juives hongroises, avaient essentiellement plus de 40 ans et avaient survécu à Auschwitz et Majdanek. 8 000 femmes sont passées à Uckermark ; quelques-unes ont pu échapper à leur sort grâce à diverses complicités.

Autour du camp et à proximité du lac, le Schwedtsee, se répartissaient les logements des cadres SS, les casernements de troupes des SS, le tout desservi par un important réseau de voirie.

Ce rouleau compresseur de 1,50 m de diamètre, 3 m de long, et de 800 à 900 kg était traîné par une dizaine de détenues. Photo Amicale de Ravensbrück 2006

Témoignage: « Mais le plus épuisant peut-être [des conditions de travail], c’était le rouleau compresseur… Nous faisions les fondations des routes du camp…en tirant un énorme rouleau de 1,50 mètre de diamètre, 3 mètres de long et qui pesait 8 à 900 kilos. Nous nous attelions à sept ou huit pour le tirer. C’était une vision évoquant l’esclavage assyrien. »

Amicale de Ravensbrück et ADIR : Les Françaises à Ravensbrück, Gallimard, 1965.

Au fur et à mesure que la guerre progresse, le nombre de camps annexes augmente. Parmi eux, en dehors des ateliers et usines de  l’Industriehof et de Siemens & Halske, on peut citer des « camps de plein air » (travaux de terrassement, corvées aux cuisines, assèchement des marais…), les Kommandos de « wagonneuses » qui déchargent des wagons de marchandises issues des rapines nazies en Europe occupée (une source de détournements risquée mais utile pour celles dont la vie dépend de tout), le Kommando Beendorf (fabrique de pièces pour moteurs d’avion dans une ancienne mine de sel à 600 m de profondeur, rattaché à Neuengamme car trop éloigné du camp central de Ravensbrück), Torgau (traitement des douilles d’obus usagées), Rechlin (un des sommets de l’horreur), Petit-Königsberg (réparation des pistes d’aviation)… Au total, le camp de Ravensbrück « alimente en main d’œuvre féminine plus d’une cinquantaine de Kommandos extérieurs ou de camps annexes » (MV). Le travail forcé de cette main d’œuvre est très rentable d’autant plus que les entreprises peuvent à tout moment renvoyer les détenues épuisées contre des nouvelles.

Le camp de Ravensbrück « alimente en main d’œuvre féminine plus d’une cinquantaine de Kommandos extérieurs ou de camps annexes » (MV). Crédits photographiques Memoiredesdeportations

Ravensbrück, l’exploitation de la main d’œuvre


 » L’arrivée… et 2 heures plus tard » .. Dessins de Violette Lecoq 1945 Crédits photographiques Gedenkstaette
« L’appel » Dessin de Violette Lecoq Crédits photographiques Sur l’auteur et ses dessins, voir note en fin d’article

Les conditions de (sur)vie n’ont rien à envier à celles des camps d’hommes, (« peur et affolement quotidien demeurent une constante » MV), mais elles deviennent encore plus pénibles les derniers mois et la mortalité augmente, passant de 24 à 60% de la population globale du camp en 1945 (MV, déposition du médecin-chef de Ravensbrück, le docteur Treite)

« Seau à manger »
Ce seau a été utilisé pour transporter les repas des détenus de la cuisine des détenus aux blocs respectifs. Les seaux contenaient souvent de la soupe et avec leur garniture pesaient jusqu’à 50 kg. Les seaux étaient portés sur deux poignées par deux prisonnières souvent mal nourries et affaiblies.  Crédits photographiques
Dessin de Violette Lecoq « Gastronomie »

Les nouveau-nés étaient, au début, systématiquement étouffés ou noyés. En 1944, les nazis les laissent vivre, mais rien n’est prévu pour les accueillir jusqu’en septembre de cette année avec la création de la Kinderzimmer dans le Block des malades n° 11, mais sans aucun moyen sauf la débrouillardise et la solidarité des détenues. MV évoque le nombre de 600 naissances, mais seulement une quarantaine d’enfants ont quitté le camp en vie et, sur les 21 naissances de Françaises, deux garçons et une fille survécurent. Des témoignages ont attesté de la présence d’enfants au camp, « une horde sauvage et abandonnée » (environ 500 Source MV) victimes aussi des sélections et des transports de la mort. Les nazis pratiquaient aussi des stérilisations sur les femmes et les enfants (les plus jeunes avaient 8 ans).

Complément: ICI « Enfant cachée à Ravensbrück! » Elle avait 4 ans…

Victime polonaise d’expérimentation médicale, octobre-1944
L’utilisation de prisonnières comme cobayes pour des expérimentations pseudo-médicales est évoquée dès l’année 1942. Les survivantes (les Kaninchen, « petits lapins » à cause de leurs béquilles) ne furent sauvées que par la solidarité. Crédits photographiques

Comme dans les autres camps, solidarité et résistance ont aidé à survivre, mais il n’y a pas eu d’organisation structurée avec une direction clandestine car le brassage permanent, dû aux changements fréquents de Blocks, et aux départs vers d’autres camps, ne le permit pas. Cependant, l’action clandestine visait à  » secourir les détenues les plus menacées et les enfants, par divers procédés, dont des substitutions d’identité avec des morts et à saboter la production de guerre allemande en « essayant d’être intelligemment imbéciles et maladroites », ce que certaines ont payé de leur vie ». 

Photo de Simone Michel-Levy prise au camp de Ravensbrück avant son envoi au Kommando Holleischen. ©Musée de l’Ordre de la Libération, Paris Crédits photographiques FMD
Comme Noémie Suchet, et Hélène Linière, Simone Michel-Lévy (compagnon de la Libération), affectées au Kommando de la poudrerie d’Holleischen, furent pendues à Flossenbürg pour avoir saboté une presse de 100 tonnes.  (Source, FMD)   
Dessin de Violette Lecoq « Amitié »
Solidarité et résistance ont aidé à survivre

Les évacuations

À la mi-janvier 1945, Ravensbrück et ses camps abritaient environ 46 000 détenues et 8 000 hommes, mais les évacuations augmentèrent considérablement, ce nombre provoquant une situation chaotique. Les nazis firent tout pour se débarrasser du plus grand nombre possible de détenues, par des transferts dans d’autres camps, dont ceux de Mauthausen et Bergen-Belsen, fin février-mars 1945, et l’extermination des plus faibles, ce qui donna au camp une allure de camp d’extermination. Bernard Strebel (article memoiredesdeportations) estime que presque la moitié des victimes qui ont péri dans le « complexe de Ravensbrück – exécutions massives comprises – ont trouvé la mort dans les quatre derniers mois. »

Tuer à « l’infirmerie » avec des anesthésiques  Exposition permanente Mémorial

Enfin, on avance, le chiffre de 20 000 détenu(e)s encore présent(e)s dans le camp qui sont  lancé(e)s dans des « marches de la mort » les 24 et 26 avril (les hommes) et les 27 et 28 avril (les femmes), soit deux jours avant l’arrivée de l’armée soviétique. Le chiffre des victimes de ces  » marches de la mort « , méconnu de façon exacte en l’absence de documents sûrs ( l’ensemble des documents a été détruit par les SS au moment de l’arrivée des alliés), s’ajoute au nombre de victimes.

Évacuations aboutissant et partant de Ravensbrück dans les premiers mois de 1945. Crédits photographiques: Fondation pour la Mémoire de la déportation (FMD)

Les derniers membres de la SS quittent le camp le 29 avril en laissant derrière eux environ 2 000 femmes, hommes et enfants malades ainsi que quelques médecins et infirmières détenues et autres volontaires (parmi lesquels Adélaïde Hautval et Marie-Claude Vaillant-Couturier). Le 30 avril les avant-gardes de la 49e armée du 2e front de Biélorussie pénètrent dans l’allée centrale du camp et le 1er mai des unités régulières libèrent les dernières et derniers détenus de Ravensbrück. (Source FMD)

C’est la fin de l’histoire du principal camp de femmes du système concentrationnaire nazi.

Le nombre total de victimes, toutes causes confondues, se situe autour de 70 000 (Source, Gedenkstätte Ravensbrück)

Le camp et le Mémorial après la libération : Ravensbrück, lieu de mémoire


Sculpture en bronze Tragende de Will Lammert; elle est considérée comme le symbole du Mémorial de Ravensbrück.
Pour l’ouverture inaugurale du site du Mémorial national, une version à plus grande échelle de la sculpture Tragende a été créée et exposée. Cette figure symbolique centrale, se dresse au sommet d’une stèle sur la péninsule du lac Schwedtsee. Photo, Amicale de Ravensbrück, 2015

Voir l’historique du Mémorial sur le site de ce dernier ICI

La première commémoration eut lieu en septembre 1948. Crédits photographiques
 Depuis cette date, des cérémonies ont lieu chaque année.

Des expositions temporaires et permanentes…

Vernisssage de la nouvelle exposition permanente :le camp de concentration pour femmes de Ravensbrück. Histoire et mémoire 21 avril 2013 Crédits photographiques

Les cérémonies du 75e anniversaire de la libération des camps

En raison de la crise sanitaire, les cérémonies et voyages mémoriaux ont été annulés. Des gerbes ont été déposées, des témoignages des représentants des États en hommage aux victimes ont été lus.

Les interventions et les photos des gerbes déposées sont sur le site du Mémorial ICI

Gerbe du gouvernement-fédéral et du ministre d’état à la culture et aux médias Crédits photographiques
Gerbe de l’ambassade de France Crédits photographiques

L’intervention de Mme Amélie de Montchalin, secrétaire d’Etat aux affaires européennes auprès du Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la République française pour le 75éme anniversaire de la libération du camp de Ravensbrück est ICI

« Résurrection » : la Rose de Ravensbrück, Une rose pour l’Avenir

« Pour que vive leur mémoire, plantez, faites planter cette Rose, monument vivant, créée par les survivantes résistantes déportées, au sein de l’Amicale française de Ravensbrück et des Kommandos dépendants en 1975. Cette rose porte le message :

« Liberté-Dignité-Vigilance pour un monde en Paix ».

Amicale de Ravensbrück et des Kommandos dépendants, 10 rue Leroux 75 116 Paris Voir l’historique sur le site du Mémorial

Source Amicale de Ravensbrück

« Elle [La rose de Ravensbrück] vit encore en certains lieux. Elle a également rejoint la Norvège où des enfants de déportés l’attendaient pour la replanter sur un lieu maudit, le centre de détention de la Gestapo, devenu un musée et un mémorial dédié à la Résistance après avoir été un endroit occupé par les nazis…

Que soient remerciés tous ceux qui participent à cette chaîne d’amitié, mais aussi les agents techniques des jardins et de l’environnement qui, dans les villes, ont aidé à prélever, à planter « Résurrection » pour que « Résurrection » vive et continue à vivre. »

Ces roses portent le message :
« Liberté-Dignité-Vigilance pour un monde en Paix ». Photo Amicale de Ravensbrück avril 2015

À propos des Dessins de Violette Lecoq

Agent de renseignement pour la résistance parisienne,  Violette Rougier-Lecoq est arrêtée et déportée à Ravensbrück en octobre 1943. Rapatriée en avril 1945 par la Croix-Rouge suédoise, elle revient avec 36 dessins dissimulés avec soin tout au long de sa détention ; en 1948, elle les réunit dans un album, Ravensbrück 36 dessins à la plume : un témoignage accablant de l’horreur des camps et du système concentrationnaire nazi qui sera justement considéré comme tel au procès de Hambourg. Source et crédits photographiques

Pour compléter cet article, se reporter aussi à celui posté le 5 mars sur ce blog, intitulé « Les femmes et la déportation« , consacré à l’opérette de Germaine Tillion

« Le Verfügbar aux enfers est une opérette écrite clandestinement à l’automne 1944 par Germaine Tillion au camp de concentration de Ravensbrück. Ethnologue, elle a réussi à prendre le recul nécessaire pour observer les règles de l’univers concentrationnaire, qu’elle et ses camarades, subissent. Le rire étant la seule arme qui lui reste, elle écrit cette œuvre qui dépeint l’enfer de Ravensbrück.

Le Verfügbar est un animal inconnu, jamais repéré jusque-là, qui ne mange jamais, ne boit que de l’eau sale et est maigre comme un clou. Source réseau Canopé

« Survivre est notre ultime sabotage » Germaine Tillion

Amicale de Ravensbrück, Juin 2017 que nous remercions pour l’envoi des documents et photos personnelles