Oranienburg-Sachsenhausen : deux noms, un camp

Une ville, un site, deux noms, deux moments différents d’une même entité: Oranienburg-Sachsenhausen.

Un camp de détention préventive est ouvert en mars 1933, à une trentaine de km au nord de Berlin et placé sous l’autorité des Sections d’Assaut (Sturmabteilung, SA), formation paramilitaire créée en 1921 : ils font régner la terreur parmi les détenus « politiques », anti-nazis, et tous solidaires.

L’élimination des SA par les SS en juin 1934 (« Nuit des longs couteaux ») conduit à la fermeture du camp qui a vu passer plus de 3 000 détenus allemands entre mars 1933 et juillet 1934. Ils sont transférés au camp de Lichtenburg. (Mémoire Vivante, FMD n° 34)

Theodor Eicke, commandant du camp de Dachau, a joué un rôle important dans l’élimination des SA. Il est alors nommé Inspecteur général des Camps de concentration (IKL) en juillet 1934. Il a sous ses ordres 5 bataillons de SS formés pour la garde des camps de concentration. Oranienburg étant inadapté à leur formation, il décide la création d’un camp à Sachsenhausen. La proximité de Berlin- est un critère du choix, pour des raisons administratives – la capitale est à 30 km – et économiques – usines d’armements et lieu d’extraction des pierres de construction des futurs bâtiments élevés à la gloire du régime – Berlin doit devenir la capitale du monde germanique, la « Germania ». Ce futur camp, à l’architecture « innovante », doit inspirer les réalisations de camps futurs, en particulier le demi-cercle inscrit dans un triangle qui permet une surveillance optimum d’un nombre optimum de détenus avec un minimum de gardes (Mémoire Vivante n° 34).

Le triangle du camp en 2013, vue aérienne ( Crédits photos Gedenkstaette)

Le camp de Sachsenhausen est un triangle d’environ 600 m de côté, entouré d’un réseau de barbelés, entrecoupé de tours de garde. La partie supérieure du terrain forme le camp des prisonniers. Les baraques des détenus sont disposées en demi-cercle. La partie inférieure est réservée à la Kommandantur, à la garnison SS et à ses différents services. La grille en fer forgé du portail est ornée de l’habituelle inscription des camps nazis: « Arbeit macht frei » (le travail rend libre). Source site de l’Amicale de Sachsenhausen et, pour aller plus loin, voir le site 

La cadence de travail des détenus envoyés du camp d’Esterwegen, près de la frontière hollandaise, pour cette construction fait que, commencé en juillet 1936,  le triangle de 31 ha est déboisé et entouré de barbelés en trois mois. Bâtiments administratifs, militaires, casernes, chenil de dressage des chiens de garde des camps de concentration, usines d’armements, poste émetteur radio…, avec l’Inspection générale des Camps de concentration (IKL )…, c’est toute une cité SS qui est construite, comme une « unité absolue ».

Le complexe de Oranienburg-Sachsenhausen :
Il est à la fois un camp de concentration classique, un centre de formation et d’expérimentation pour l’IKL, l’autorité administrative de tous les camps de concentration, un centre d’opérations secrètes pour les SS. (source et légende sur le site de l’Amicale de Sachsenhausen).

Avec le complexe Oranienburg-Sachsenhausen, on est au cœur du système concentrationnaire.

Prévu par un architecte SS sur la planche à dessin, le système, qui a été conçu comme un camp de concentration idéal, était destiné à donner l’expression architecturale de la vision du monde SS et les prisonniers également soumis symboliquement à la puissance absolue des SS(Gedenkstaette)

Rouleau de comptage, au premier plan, la mitrailleuse sur la tour A, photo propagande SS, février 1941  Crédits photos Gedenkstaette
Une seule mitrailleuse installée au sommet de la tour d’entrée contrôle la totalité de la surface du camp, des miradors aux angles achèvent le système de contrôle (source  et compléments, Amicale de Sachsenhausen)

Les « actions spéciales » à Sachsenhausen :plusieurs d’entre elles sont tristement « célèbres » : elles ont coûté la vie à des détenus.

L’attaque simulée contre l’émetteur de la radio allemande de Gleiwitz avec l’objectif de convaincre l’état-major de la Wehrmacht hésitant d’envahir la Pologne.

Les SS de Sachsenhausen simulent une attaque « polonaise » contre l’émetteur de la radio allemande de Gleiwitz, ville frontière avec la Pologne. Les (faux) soldats « polonais » du (faux) attentat sont des détenus tués par balle auparavant pour simuler l’attaque le 31 août 1939. Le lendemain, la Wehrmacht envahit la Pologne, Hitler accusant les troupes polonaise de violation de la frontière allemande à Gleiwitz.

Le Kommando des faux monnayeurs

Le but est de désorganiser l’économie anglaise par la production de faux billets de livres sterling. C’est à Sachsenhausen, en 1942, que se fait l’impression dans les Blocks 18 et 19 par des détenus mis au secret le plus total. Promis à une mort programmée, ils seront sauvés de justesse en 1945 par les Alliés dans la région d’Ebensee en Autriche.

Livre sterling éditée à Sachsenhausen
On estime à environ 150 millions de livres sterling la « production » de l’imprimerie de Sachsenhausen. La précision est telle que les billets sont authentifiés par les autorités bancaires britanniques. L’imprimerie édite aussi de faux papiers (
Source et crédits photos: FMD,Mémoire vivante n° 34)

On peut trouver d’autres exemples de ces actions secrètes montées depuis le camp de Sachsenhausen sur le site de l’Amicale, en particulier la dernière d’entre elles, en décembre 1944, pendant l’offensive allemande des Ardennes. Des « éléments » déguisés en soldats américains et anglais ont été infiltrés à l’arrière des troupes alliées pour créer des diversions avec des chars capturés en Normandie et remis en état dans un Kommando de Sachsenhausen.

Les crimes commis par les nazis à Sachsenhausen

Mémoire vivante donne le cas du massacre de 18 000 prisonniers de guerre soviétiques en 1941 comme étant une page parmi les plus noires de l’histoire de Sachsenhausen.

Est organisée à Oranienburg la « méthode » nouvelle dite de « balle dans la nuque » qui permet  l’assassinat plus rapide des victimes. On estime à 10 000, le nombre de prisonniers de guerre soviétiques massacrés à Sachsenhausen, en violation des lois de la guerre, 3 000 autres étant morts pour d’autres raisons ou par d’autres méthodes. (source, Mémoire vivante).

Les Français et la résistance à Sachsenhausen : la tragédie du 11 octobre 1944

La solidarité et la résistance, même difficile et limitée (sous forme de sabotage en particulier), continuent malgré les risques car beaucoup ont payé de leur vie le soutien à d’autres détenus. Au printemps 1944 une commission spéciale formée par les SS et la Gestapo enquête au camp. Des centaines de détenus sont arrêtés et torturés. Le 11 octobre 1944, 27 d’entre eux sont fusillés, dont 3 Français : André Bergeron, Benoît Marceau et Emile Robinet.

Le texte prononcé en octobre 2010 par Roger Bordage, pour la commémoration de cette tragédie, est sur le site de l’Amicale, (onglet « plaques commémoratives).

La fille de André Bergeron lui rend hommage. Elle lui a consacré une biographie, consultable ICI ( crédits Photos, Amicale de Sachsenhausen).

Le camp et les Kommandos

Conçu pour 8 à 10 000 détenus, ils seront jusqu’’à 35 000 à la fin de la guerre, sans compter les détenus dispersés dans plus de 60 Kommandos extérieurs. La Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD) pense que, à partir de 1942, « plus de 100 satellites et camps satellites ont été installés au cours du déploiement massif des internés des camps de concentration en tant que travailleurs forcés dans l’industrie de l’armement. Ces camps étaient situés à proximité d’usines d’armes telles que les usines d’avions Heinkel à Oranienburg ou à côté d’usines d’armes de Berlin telles que celles d’AEG et de Siemens ».

Combien de détenus sont-ils passés par ce camp ? Le nombre exact est inconnu ; le site de l’Amicale de Sachsenhausen évoque le nombre de 134 794, de septembre 1939 (début de la numérotation continue) à février 1945, mais combien de victimes avant cette date, combien non recensées arrivées après, combien envoyées par la Gestapo et exécutées directement à la station « Z » (la tour « A » étant la porte d’entrée et la station « Z » la chambre à gaz, l’« étape ultime » Mémoire vivante) ? L’Amicale évoque également le cas des femmes envoyées de Ravensbrück, aux matricules 1 à 8 000, enregistrées administrativement à Sachsenhausen avant d’être envoyées dans des Kommandos extérieurs. La Gedenkstätte donne le chiffre de 200 000 entre 1936 et 1945, 90 % étant des « étrangers » (non allemands), majoritairement des citoyens de l’Union soviétique et de la Pologne, même si plus de 20 nationalités différentes sont représentées. La dernière mise à jour du mémorial de Sachsenhausen parue sur le site de l’Amicale fait état de 9 400 noms de Français

Le Kommando Klinker est d’abord un Kommando disciplinaire sur le site de la briqueterie qui fournit en matériaux les chantiers de Berlin. Les 2 000 détenus (Juifs et Tsiganes surtout) y travaillent toute la journée dans des conditions effroyables. Il devient camp annexe en 1941, spécialisé dans l’industrie de guerre (fabrication de grenades). Il sera évacué les 20 et 21 avril 1945 après le bombardement allié du 10 avril qui fait de nombreuses victimes parmi les détenus. Voir plus de renseignements sur ce Kommando et l’exposition qui lui a été consacrée sur le site de la Gedenkstätte

Le Kommando Heinkel spécialisé dans les constructions aéronautiques est le plus important des Kommandos et celui qui comporte le plus de Français. À la fin de l’année 1944, devant l’avance des armées alliées et les évacuations des autres camps, ses effectifs explosent et les derniers mois, les plus terribles, se terminent par les « marches de la mort ».

10 000 femmes venues principalement de Ravensbrück ont été immatriculées à Sachsenhausen avant d’être envoyées dans divers Kommandos. (source Mémoire vivante qui donne d’autres exemples de Kommandos)

Les évacuations   

Transferts et évacuations depuis Sachsenhausen Crédits photos FMD

   Le complexe de Sachsenhausen comptait 58 000 détenus fin janvier 1945. En janvier et février, 20 000 détenus furent évacués vers Bergen-Belsen, Mittelbau-Dora, Mauthausen, Ohrdruf (Kommando de Buchenwald) et d’autres camps.

Peu avant l’évacuation finale, un convoi de la Croix-Rouge suédoise est autorisé à emmener 2 300 Norvégiens et Danois jusqu’à Neuengamme d’où, avec 1 200 de leurs compatriotes de Neuengamme, ils sont acheminés en Suède.

La marche des déportés depuis le camp jusqu’à la forêt de Below

L’ordre d’évacuation est donné le 18 avril. Formés en groupes de 500, les détenus sont mis en route vers le nord-ouest dans la nuit du 20 au 21 avril. Les premiers groupes arrivent le 23 avril à Wittstock. Quelques kilomètres au nord, les gardes font entrer 16 000 détenus dans la forêt de Below, pour camper et attendre d’autres colonnes. Des évacuées de Ravensbrück rejoignent la forêt qui abrite près de 40 000 détenus jusqu’au 29 avril, étendus à même le sol, sans eau, sans nourriture, sans vêtements appropriés, mangeant des racines ou de l’herbe pour tromper faim et soif. Un convoi de vivres de la Croix-Rouge distribue des colis de nourriture, peu après l’arrivée des premières colonnes. Les troupes russes libèrent le secteur entre le 1er et le 3 mai 1945. Des milliers  de déportés sont morts lors de ces « marches de la mort ».

Stèle évoquant  » la marche de la mort » Crédits photos Mémoriaux de Brandebourg
Marche de la mort et camp forestier Gino Pessani 1950 Crédits photos
Mémoriaux de Brandebourg
« Pour de nombreux survivants du camp de Sachsenhausen, la “marche de la mort” et le camp temporaire dans la forêt de Below sont encore parmi les souvenirs les plus impressionnants de leur emprisonnement. » (extrait site Gedenkstätte)

Au camp central, le 21 avril au soir, les derniers gardes disparaissent. Il restait 3 000 détenus y compris les femmes, dont 2 000 au Revier. Le lendemain 22 avril, l’armée soviétique entre au camp. 30 000 détenus erraient encore sur les routes (FMD). 300 détenus n’ont pas survécu à leur libération. Ils ont été enterrés dans six charniers sur le mur du camp dans la zone de l’infirmerie (Source Gedenkstätte)

Porte d’entrée du camp
citation d’un survivant, photo extraite d’un bulletin de l’amicale

Le Mémorial et l’Amicale aujourd’hui

Rappel : Une exposition de 54 panneaux sur le camp de Sachsenhausen a été présentée en janvier à Beaune et le 8 février 2020 à Houppeville, près de Rouen. Voir sur ce blog, la présentation au mois de février (ICI) avec le synopsis consultable. Pour les renseignements pratiques et réserver l’exposition, s’adresser à l’Amicale de Sachsenhausen.

L’exposition à Beaune, Janvier 2020

Les commémorations du 75éme anniversaire de la libération du camp

Au mémorial de la Marche de la mort, dans la forêt de Below, une cérémonie était prévue en mémoire des victimes de cette « marche ». En raison de la crise sanitaire, elle a dû être annulée. Les invités sont restés silencieux un moment puis ont déposé des couronnes et des fleurs au mémorial.

La cérémonie au Mémorial de la forêt de Below, 2 mai 2020 Crédits photos Mémorial

Le site du Mémorial a mis en ligne les cérémonies du 75e anniversaire de la libération du camp, sans invités. On peut écouter les interventions du Directeur du Mémorial, de ses collaborateurs, du président du Comité international de Sachsenhausen et des autorités allemandes, émouvantes dans ce lieu vide, où on n’entend que les chants des oiseaux.

Parmi les vidéos postées sur cette page, le Chant des Marais, dans la baraque 38, ICI; la version allemande s’intitule « Les soldats des marais » (Die Moorsoldaten) .

En conclusion, voici le poème de Viviane Dourlens, lauréate 2013 du prix Maginot de la Mémoire et du civisme, lycée des Pierres Vives dans les Yvelines, composé après sa visite au camp de Sachsenhausen.

Le poéme de V Dourlens Crédits photos Amicale de Sachsenhausen

Quelques extraits de son poème (il est en entier sur le site de l’amicale)

Mes pas visitent les pas d’Autres,
Vibrent. Résonnance d’une mémoire silencieuse

Repère orthonormé
S’y inscrit un triangle tranchant d’équité.
Points, Lignes et Figures.

Tant d’empreintes s’animent dans les allées mortes
Dans notre esprit, dans les livres,
Sur l’écran de notre mémoire collective

Mémoire qui s’efface
Mémoire en feu
Mémoire en cendre
Mémoire qui vit.

« Sachso » ou le modèle idéal
Où brûlent encore les idéaux

Phénix échappé de la baraque 38
Comme autant d’âmes qui s’envolent libres

Viviane Dourlens

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, le site de Sachsenhausen existe encore de nos jours dans sa quasi intégralité. De nombreux bâtiments ont été utilisés depuis la fin de la guerre et sont en relativement bon état, de même que la cité SS (plus de 100 villas). Nulle part ailleurs ne peut être montré dans son intégralité un ensemble qui reflète la structure architecturale d’une cité concentrationnaire. Pour l’histoire, c’est un lieu de mémoire irremplaçable. Site de l’Amicale de Sachsenhausen

Les sources principales sont la Fondation pour la Mémoire de la déportation-FMD- (site et revue mémoire Vivante n° 34)-, le Mémorial et Musée de Sachsenhausen et l’Amicale de Sachsenhausen qui a transmis des photos de ses archives et que nous remercions.