Avril 1945, découverte du camp de Mittelbau-Dora

Le 11 octobre 1945 est le jour de la libération du camp de Buchenwald, mais aussi de Mittelbau-Dora. « Dora » est fondé en 1943, en tant que camp extérieur du camp de Buchenwald dont il est distant d’environ 80 km.

En octobre 1944, il devient un camp autonome auquel s’ajoute une trentaine de Kommandos, des camps extérieurs, dont celui d’Ellrich-Juliushütte, « l’enfer de Dora », à 15 km de Dora, créé en mai 1944 : l’ensemble devient ainsi le complexe autonome de Millelbau-Dora. Il ne fut jamais un camp vers lequel les déportés étaient directement envoyés. Jusqu’à l’automne 1944, la majorité des convois passent par Buchenwald et, plus tard, ils viennent aussi d’Auschwitz et de Gross-Rosen. Le nombre de Français envoyés dans ce camp est relativement important: en octobre 1944, ils représentent 16 % de l’ensemble des déportés (3ème groupe après les détenus soviétiques et polonais), mais ils connaissent un taux de mortalité plus élevé (source : Mémoire et Vigilance n°69, décembre 2014).

Le rôle de Dora

Ce camp est la concrétisation de l’exploitation des déportés dans le système concentrationnaire et dans la guerre totale qui a besoin de cette main d’œuvre pour ses usines d’armement.

Évocation de Dora par une fusée http://memoiredora.free.fr/pages/0.html

En août 1943, l’usine de Peenemünde, sur la mer Baltique, où étaient fabriquées les fusées V2, est bombardée. C’est pour cette raison que cette production est transférée en Thuringe, dans des usines souterraines, et que le « tunnel », auquel s’ajoutent d’autres tunnels ultra-secrets, est créé sur ordre de Himmler : personne ne doit sortir vivant de Dora ! 60 000 hommes de toutes nationalités connaîtront l’enfer de Dora, 20 000 en mourront (source FMD).

Les détenus aménagent les réseaux de tunnels déjà existants et installent « l’usine du centre-Mittelwerk » au cœur du tunnel. Cette usine de fusées devient une entreprise d’État qui fabrique ces armes de représailles (source André Sellier, site de Dora https://dora-ellrich.fr/) sous la direction de spécialistes comme Wernher Van Braun, Arthur Rudolph – le directeur de l’usine de Peenemünde – et d’ingénieurs. C’est dans cette usine qu’en janvier 1944 commence la production des V2 à partir des pièces détachées venant de toute l’Allemagne. Les premiers tirs de ces fusées sur Londres ont lieu en septembre 1944.

Fusée V2 dans l’usine souterraine de Dora-Mittelbau, 1944. ©Ullstein Walter Frentz, Berlin Source FMD       

Au début de l’année 1945 débute la production des missiles de défense antiaérienne, après celle des bombes volantes V1 (source André Sellier, site de Dora https://dora-ellrich.fr/).On comprend l’importance stratégique du camp de Dora pour les nazis pendant la guerre, comme on comprendra son importance pour les libérateurs américains en avril 1945.

Les évacuations

L’avancée des troupes alliées après leur traversée du Rhin pousse l’administration du camp de Dora et de ses annexes à ordonner leur évacuation avec l’objectif de les déplacer vers d’autres camps, Bergen-Belsen, Neuengamme ou Sachsenhausen.

Flèches bleues du haut : les forces britanniques
Flèches bleues du bas : direction générale des forces américaines du nord
Flèches rouges forces soviétiques Source FMD

L’évacuation de Dora commence les 5 et 6 avril 1945. Près de 20 000 détenus, destinés au début à Neuengamme, sont finalement répartis dans la région de Bergen-Belsen après des parcours en train perturbés par la progression des Britanniques.

Il y a environ 150 km à vol d’oiseau entre Dora et Bergen-Belsen, mais les opérations militaires font, qu’après la marche forcée et le train, ce sont six jours de voyage qu’endurent les détenus.

Dessin de Léon Delarbre : “le transport de Dora à Bergen-Belsen, 4 jours et 5 nuits dans la pluie et le froid. Nous étions 100 par wagon, sans toit, sans nourriture, sans eau, et presque sans vêtements”, Avril 1945. (©MRD Besançon) Source FMD

Le dernier transport d’évacuation des camps de Mittelbau-Dora, le plus important avec 4 000 détenus, parti le 5 avril pour Neuengamme, arrive finalement à Ravensbrück le 14 avril après un parcours semé d’imprévus, coupé de parcours à pied et de changements de direction en fonction de la progression des troupes américaines. 

D’autres convois, évacués de Dora et de camps annexes se retrouvent bloqués et immobilisés près de la ville de Gardelegen.

La tragédie de la grange de Gardelegen

Les convois vers Gardelegen Source FMD

Entre les 9 et 11 avril 1945, plusieurs convois d’évacuation en provenance de camps annexes de Dora et Neuengamme arrivent en gares de Mieste et de Letzhingen, près de Gardelegen. Peu après l’arrivée des trains, le SS Gerhard Thiele, chef de la circonscription administrative (Kreisleiter) de Gardelegen, décide du sort des détenus avec la complicité d’officiers de la Wehrmacht et de la Luftwaffe et l’aide de membres de la Volkssturm, des Jeunesses hitlériennes et du Front du travail : ils seront enfermés dans la grange Isenschnibbe, laquelle sera incendiée.

Le vendredi 13 avril après-midi, tous les détenus sont dirigés vers la grange, les moins valides sur des chariots. Le sol de la grange est recouvert de 50 cm de paille imbibée d’essence. Lorsque tous les prisonniers sont à l’intérieur les soldats bloquent les portes avec des blocs de pierre et mettent le feu. De nombreux prisonniers tentent de sortir et sont abattus à la mitrailleuse. Au total ce massacre fait 1 016 victimes.

Les troupes américaines, arrivent sur les lieux de l’horreur le 15 avril au matin, alors que le feu couve encore. Une fosse commune où des cadavres avaient été enterrés sommairement est découverte devant la grange.

soldat américain contemplant les corps calcinés source FMD    

Les habitants de Gardelegen sont requis pour enterrer les victimes. Du 18 au 24 avril 1945, environ 200 hommes doivent exhumer les cadavres déjà enterrés dans la fosse commune

Des citoyens de Gardelegen exhument les victimes de la fosse commune (avril 1945). ©NAW Source FMD

Le 25 avril, la 102ème division d’infanterie américaine ordonne une cérémonie pour honorer les victimes et fait ériger une plaque commémorative.

Toutes les victimes sont ensuite ensevelies à des emplacements individualisés dans un champ proche, transformé en cimetière. Les tombes sont marquées d’une croix de bois de couleur blanche ou d’une étoile de David.

Les victimes sont enterrées une par une par la population qui a préparé les croix blanches visibles au premier plan. ©NAW/FNDIRP source FMD

Lors de cette cérémonie, le colonel George Lynch, adresse ces mots aux civils allemands, (extraits) : « Votre prétendue race supérieure a démontré qu’elle est supérieure seulement en criminalité, cruauté et sadisme. Vous avez perdu le respect du monde civilisé ».

Dès le 19 avril, le massacre de Gardelegen paraît dans la presse américaine citant ces mots d’un soldat : « Avant, je ne savais pas vraiment pourquoi je me battais. Avant cela, vous auriez dit que ces histoires étaient de la propagande, mais maintenant, vous savez que ce n’en était pas. Il y a les corps et tous ces gars sont morts ».

Les prises de vue des reporters américains servirent de preuves lors du procès des responsables. Les quelques détenus qui avaient survécu au massacre furent pris en charge par les services sanitaires américains.

La population de Gardelegen reste aujourd’hui encore réticente à admettre l’implication de la commune dans ce drame. Le principal coupable du massacre, Gerhard Thiel, bénéficiant d’indulgences et de complicités, peut finir tranquillement ses jours dans une ville d’Allemagne.

Compléments récits, témoignages sur le site http://www.resistances-morbihan.fr/de-dora-a-gardelegen/ qui reprend des textes d’André Sellier, déporté et historien de Dora. Il livre les témoignages de deux des trois Français rescapés, sur les huit sortis vivants du brasier : Georges Crétin et Guy Chamaillard.

La libération du camp de Dora (Source Association de Buchenwald-Dora https://asso-buchenwald-dora.com/)

Les documents de l’époque ne font pas référence à la libération du camp d’Ellrich qui était vide le soir du 5 avril, en dehors des derniers cadavres.

A Nordhausen, le « mouroir de Dora », où les SS avaient ouvert un camp pour les inaptes au travail (André Sellier) il ne restait que les grands malades et les survivants du bombardement de la « Boelcke Kaserne ». Les Américains découvrent les cadavres de plusieurs milliers de détenus. Ils les font inhumer par la population de Nordhausen dans ce qui est appelé aujourd’hui  le « cimetière d’honneur » ( Ehrenfriedhof) de Nordhausen. Les détenus décédés peu après la libération y sont aussi également inhumés.

Il n’y a donc pas eu, à proprement parler de « libération » de Dora puisque, lorsque des unités de la IIIème Armée américaine y sont arrivées le 11 avril, les détenus valides avaient été évacués. Mais, si les Alliés n’ont pas porté grand intérêt à des camps vidés de leur population, il en est autrement pour Dora, sa fabrication de fusées et ses ingénieurs.

De l’enfer à la lune

Les spécialistes américains se précipitèrent pour examiner les installations et emportèrent les éléments d’une centaine de fusées.

Membres du congrès américain examinant le système de propulsion d’un V2 (1er mai 1945). ©NAW Source FMD

L’ingénieur von Braun et le général Walter Dornberger – directeur des Armements de l’armée allemande –, responsables du projet V2, ainsi que de nombreux techniciens et spécialistes, réfugiés en Bavière, complices des conditions d’exploitation des détenus au profit de la production « des armes nouvelles », se sont rendus aux Américains avec leurs archives. Von Braun est transféré aux Etats-Unis après la capitulation allemande; il sera naturalisé américain en 1955.

Von Braun

Né en 1912 en Posnanie (dans la Pologne actuelle), il devient le directeur technique du centre d’essai d’engins spéciaux de Peenemünde et continue ses recherches à Dora.

Il participe au programme spatial des Américains – comme d’autres ingénieurs allemands le faisaient en URSS – et contribue ainsi au programme Apollo en développant la famille des fusées « Saturn » à la NASA, l’agence spatiale américaine.

C’est une personnalité discutée, complexe, ambivalente avec le régime nazi : sans état d’âme envers ce régime, convaincu qu’il doit participer à l’effort de guerre allemand, ou faut-il croire ses propos qui minimisent sa position dans le camp ? Les témoignages des déportés montrent qu’il ne pouvait ignorer leurs conditions de travail.

En tout cas, cet ingénieur allemand (décédé en 1977 en Virginie) est un de ceux qui ont permis à l’homme de marcher sur la lune.

« De l’enfer à la lune »….au théâtre

En 2008 est créée à la Rochelle, une pièce de théâtre dont l’auteur, et un des acteurs,  est Jean-Pierre Thiercelin, fils de déporté à Dora.

 « Une pièce de théâtre sur le camp de Dora ? Tabou ! »  https://dora-ellrich.fr/enferlune/

Son objectif est la transmission, en particulier  aux jeunes, en dépassant les « sources brutes », celles des témoignages… sans « laisser la moindre brèche à l’indifférence » en leur rappelant le « martyre » de ceux qui, pour la plupart, étaient, au moment de leur déportation, des adolescents comme eux.

« Pour ceux qui ignorent l’histoire de Dora, c’est un condensé riche de renseignements, couplé aux émotions directes. » …

« Pour ceux qui sont avertis, c’est une résonnance. » …

« Mais il y a aussi la lune, annoncée dans le titre, comme pour mêler le merveilleux à l’horreur, le rappel historique évident d’abord. Sans la main d’œuvre servile d’Albert Speer, procurant des « stücke » aux usines de V1 et V2, de Wernher von Braun, sans ces déportés voués à la mort par le travail dans le vacarme et la puanteur des usines souterraines de Dora, bref, sans « la nuit et le brouillard » des camps, pas de Nasa ni de programme spatial américain… »

« La petite troupe virtuose des acteurs réussit à présenter les multiples facettes de la tragédie et délivre en fin son message d’espoir qu’elle ne sera pas perdue : aux enfants de vivre en connaissance de cause et d’assurer la vigilance nécessaire pour qu’elle ne se renouvelle pas. »

Source https://dora-ellrich.fr/enferlune/

En hommage aux déportés du camp de Dora

Après 15 années de recherche, plus de 4 ans d’écriture, le Dictionnaire des déportés de France passés par le camp de Mittelbau-Dora doit paraître au mois de septembre 2020. Il permettra de rendre hommage à ces 8 971 destins brisés.