Le camp de Buchenwald est libre !

Le printemps 1945 voit la découverte, par les armées alliées, de la plupart des camps de concentration et de la réalité brutale du système concentrationnaire. C’est aussi la libération des déportés survivants.


Dessin de Thomas Geve, enfant de Buchenwald, réalisé à sa sortie du camp : « wir sind frei  » (nous sommes libres) – 11 avril 1945. https://asso-buchenwald-dora.com/archives/dessins-de-thomas-geve/?highlight=dessin%20de%20thomas%20geve

Les camps ne sont pas tous « libérés » en même temps, mais au fur et à mesure de l’avancée des armées alliées sur les fronts est et ouest, les impératifs militaires restant prioritaires. Après Majdanek en juillet 1944, Auschwitz et Gross-Rosen en janvier-février 1945, ce sont ceux de Buchenwald et Dora début avril, puis Flossenbürg et Bergen-Belsen.

La situation des camps est diverse au début du printemps 1945, mais le point commun c’est que le régime nazi, malgré sa désintégration, continue malgré tout à alimenter « la machine infernale de la déportation de masse » (Bulletin Mémoire et Vigilance N° 90).

Le camp de concentration de Buchenwald1937-1945

En juillet 1937, la SS a fait déboiser la forêt sur l’Ettersberg près de Weimar et ériger un nouveau camp de concentration appelé Buchenwald («  le Bois de hêtres »). […] Après le début de la guerre, y sont déportées des personnes en provenance de toute l’Europe. Dans le camp de concentration sur l’Ettersberg et ses 139 camps extérieurs, près de 280 000 personnes au total sont emprisonnées. La SS les force à travailler pour l’industrie d’armement allemande.

À la fin de la guerre, Buchenwald est le plus grand camp de concentration du Reich allemand. (source https://www.buchenwald.de/fr/72/  Fondation des mémoriaux de Buchenwald et Dora)

L’étau des armées alliées se resserre en 1944-1945

L’Allemagne s’effondre sur le plan militaire, les troupes alliées progressent, depuis les frontières de l’Est pour les Soviétiques, depuis celles de l’Ouest pour les Américains, les Britanniques et les Français. (source FMD https://fondationmemoiredeportation.com/expo-la-liberation-des-camps-de-concentration/ )

Les dégâts infligés par les bombardements alliés aux infrastructures, aux voies de communications et aux usines désorganisent la production d’armement du Reich, mettant fin à ses espoirs de production d’armes nouvelles (les V1, les fusées V2 ou le chasseur à réaction Messerschmitt) avant l’écroulement final de tout l’édifice et la capitulation sans condition de l’armée allemande, le 8 mai 1945.

Les évacuations

C’est au début du mois d’avril 1945 que commence l’évacuation du camp de Buchenwald qui comprend alors environ 48 000 détenus.

L’évacuation des annexes, comportant 60 camps d’hommes et 26 de femmes, constitue la première étape. La partie appelée « Petit camp » – « l’enfer de Buchenwald » (Mémorial de Buchenwald) – sert de camp de quarantaine pour les détenus nouvellement arrivés. Son effectif passe de 6 000 début janvier 1945 à 17 000 début avril. La mortalité y est impressionnante.

Début avril, le commandant du camp, Hermann Pister, fait évacuer entre 12 000 et 14 000 Juifs sur Theresienstadt, en vue d’un échange « dans l’intérêt supérieur de l’Allemagne ». Jusqu’au 5 avril, il pense que les autres détenus doivent être livrés aux Américains, mais le 6, l’ordre d’évacuation générale tombe. Les évacuations s’échelonnent jusqu’au 10 avril 1945, pour 28 000 détenus environ.

Face au désordre entretenu par le Comité clandestin (voir ci-dessous) pour retarder les évacuations quotidiennes, les SS se livrent à de véritables rafles dans le camp. Le dernier convoi de 9 280 détenus part le 10 avril 1945, veille de la libération.

Évacuation de Buchenwald (par train et à pied) source FMD https://fondationmemoiredeportation.com/expo-la-liberation-des-camps-de-concentration/ )

Les troupes américaines délivrent des colonnes en marche et découvrent près de Dachau, un train de la mort venant de Buchenwald.

Le train de la mort de Buchenwald-Dachau : une des dernières tragédies 

Parti le 7 avril avec 4 480 détenus pour Flossenbürg, ce train fut dérouté vers Dachau, en raison de l’avance américaine. Les détenus venaient d’arriver à pied du camp annexe d’Ohrdruf, distant de 90 km de Buchenwald, dans un état d’épuisement total quand ils embarquèrent dans des wagons de marchandises fermés ou ouverts, à 90 ou 100 par wagon, sur de la poussière de charbon. Avec le froid et la pluie incessante, l’épuisement, le manque d’eau et la faim, les morts se multiplièrent. Le train traversa le territoire tchèque cinq jours durant.

À bord, un sous-officier SS, surnommé « le sergent tueur », abattait les détenus malades avec sa mitrailleuse en parcourant le train… Au cours des huit derniers jours que dura le voyage, le train devint un immense cercueil roulant. Puis les wagons et leur chargement de cadavres restèrent en pleine voie à proximité de Dachau jusqu’à l’arrivée des Américains. (source FMD https://fondationmemoiredeportation.com/expo-la-liberation-des-camps-de-concentration/ )

“On promène des morts dans la plaine Ce train qui roule D’une lenteur d’agonie S’enfonce dans les siècles Ainsi qu’un noyé.” Robert Desnos (Dernier poème) (source FMD https://fondationmemoiredeportation.com/expo-la-liberation-des-camps-de-concentration/ )

Contrôle du camp par les déportés, le rôle de l’organisation clandestine

L’organisation clandestine est née dès 1943, lorsque les communistes allemands parviennent à occuper les postes principaux de l’administration interne et recrute parmi les résistants des différents pays. Son action consiste à rechercher des informations sur la situation internationale et sur les intentions des SS. Elle développe l’entraide et la solidarité entre les détenus, le sabotage dans l’industrie de guerre et, vers la fin, prépare la résistance armée, en fonction des différentes hypothèses prévisibles.

Les différentes nationalités ont chacune un Comité, dont le Comité des Intérêts Français qui tente de retarder les départs et de dissimuler des détenus, juifs notamment (source FMD).

Le site de l’Association française Buchenwald Dora et Kommandos évoque chronologiquement le rôle de cette organisation de résistance, jour par jour, et même heure par heure pour la journée du 11 avril.

Extraits (texte complet sur le site de l’Association de Buchenwald)

6 avril : 46 détenus politiques soupçonnés d’être des dirigeants de la Résistance sont appelés par les S.S. mais le Comité international les prend en charge et les cache. Parmi eux, l’avionneur français Dassault.

7-10 avril : L’évacuation du camp se poursuit. Les Français organisent le sabotage de l’opération et y parviennent partiellement. Les quelque mille enfants juifs et tsiganes qui sont au « Petit camp » sont protégés et échappent à l’évacuation vers la mort.


Photographie d’un groupe d’enfants libérés de Buchenwald
https://asso-buchenwald-dora.com/

Les enfants de Buchenwald      

Le Comité clandestin a « conçu un programme de sauvetage pour ces enfants arrivant par transports successifs de l’est, et voués à l’extermination, et ce depuis l’arrivée du premier d’entre eux à Buchenwald depuis la Pologne, en aout 1944.

Voir le témoignage de Willy Fogel qui évoque ces enfants de Buchenwald (site de l’Association de Buchenwald-Dora)

Dans son témoignage, Willy Fogel évoque le cas de Juschu Zweig né le 28 janvier 1941 « introduit par son père dans un sac ».


Trois détenus libérés se promènent dans le « Petit camp » de Buchenwald avec le très jeune détenu Stefan Jerzy Zweig  ; près d’eux, le corps d’un détenu décédé, 11 avril 1945. Photo Gérard Raphaël Algoet (Belgique) ©Gedenkstätte Buchenwald/FNDIRP) source FMD

8 avril : Le Comité militaire international lance sur son émetteur clandestin caché au Kino un appel à l’armée américaine.

Extrait du témoignage d’un déporté : Une seconde dépêche est alors renvoyée. La réponse arrive, en anglais, et stipule: “KZ Buchenwald. Tenez bon. Arrivons à votre secours. Signé de l’État-Major de la IIIe Armée américaine.” Source Association Française Buchenwald-Dora

L’arrivée des Américains et la libération du camp le 11 avril 1945 : un cas unique dans l’histoire de la libération des camps nazis

Environ 21 000 détenus occupaient encore le camp. « Les SS l’évacuent sous la menace de l’avance américaine et des détenus dont ils n’ignorent pas les préparatifs » (site Association de Buchenwald-Dora)

Vers 15 heures, les derniers SS et le commandant du camp, Pister, ayant disparu, la direction clandestine décide d’entrer en action. Elle fait distribuer des armes préparées pour riposter à un mitraillage éventuel des SS et envoie des groupes de combat constitués selon la planification, sur des objectifs précis. Miradors et bâtiments de commandement et d’administration sont occupés sans résistance. Les détenus font plus de 200 prisonniers SS qui « seront remis en bon état aux armées américaines lorsqu’elles pénètreront dans le camp. Pendant le soulèvement, des détenus politiques de toutes nationalités assuraient la sécurité dans les blocks afin d’éviter la panique, le vol ou autres brutalités…

Les premiers militaires américains à pénétrer dans le camp sont deux Français, le sergent Paul Bodot et le lieutenant Emmanuel Desard, engagés dans l’armée américaine et qui patrouillaient en éclaireurs à l’avant des lignes » (Association de Buchenwald-Dora).

Le camp de concentration de Buchenwald s’est libéré lui-même, rendant la liberté à 20 000 détenus. (Association de Buchenwald-Dora).

Lorsque les Américains atteignent en avril 1945 Buchenwald et ses camps extérieurs, Dwight D. Eisenhower, le commandant en chef des forces armées alliées écrit : « Rien ne m’aura jamais plus bouleversé que cette vue. »(source : Mémorial de Buchenwald) On peut trouver l’histoire de la libération du camp, heure par heure, sur le site de l’Association de Buchenwald-Dora

Membres de la Brigade française d’action libératrice de Buchenwald avec le fanion, avril-mai 1945. ©Association française de Buchenwald-Dora (source FMD)

Entre libération et retour

Les témoignages évoquent les jours qui suivent le 11 avril: découverte des instigateurs de la résistance dans le camp, nomination de Joseph Brau médecin-chef du camp (4 700 malades sont transférés dans les casernes SS, un quart d’entre eux meurent les jours suivants), administration interne du camp libéré dirigée par un détenu politique allemand nommé par l’armée américaine; chargé d’assurer la sécurité et la survie de tous les détenus libres. Source

Source FMD

Le retour

Les conditions de retour des déportés furent très diverses. Pour le camp de Buchenwald, comme pour la majorité des « grands camps » », ce furent des retours collectifs organisés depuis ces camps et qui furent en général assez rapides.

La réadaptation à une vie normale fut difficile; elle se fit sans jamais oublier le Serment de Buchenwald, prononcé par des rescapés sur la place d’appel du camp de Buchenwald le 19 avril 1945, une semaine après la libération du camp.

Dessin N° 84 de Paul Goyard « L’obélisque du 19 avril 1945. Premier monument pour les morts des camps de concentration de Buchenwald, de Dora et des kommandos. »
« Des prisonniers avaient fabriqué l’obélisque dans les ateliers du camp. K.L.B. signifiait : Konzentrationslager Buchenwald (camp de concentration Buchenwald). Le nombre entouré d’une couronne de lauriers, 51 000, figurait le nombre supposé de morts. » Source Association Buchenwald-Dora
NOTRE IDÉAL EST LA CONSTRUCTION D’UN MONDE NOUVEAU DANS LA PAIX ET LA LIBERTÉ.
Nous le devons à nos camarades tués et à leurs familles. Levez vos mains et jurez pour démontrer que vous êtes prêts à la lutte. »
La revue de l’Association Buchenwald-Dora a pour titre Le Serment, en référence à ce “Serment” prononcé sur la place d’appel de Buchenwald par les déportés le 19 avril 1945.

Texte du serment dans son intégralité sur le site de l’Association Buchenwald-Dora

Sources : Association Buchenwald-Dora et Fondation pour la Mémoire de la Déportation. Qu’elles soient toutes deux remerciées pour leur accord qui a permis la rédaction de cet article